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LA COUR DE RUFISQUE : L’HISTOIRE DERRIÈRE MA MUSIQUE

MANIFESTE — Par Shula Ndiaye
Artiste chanteuse, compositrice et entrepreneure culturelle sénégalaise

La cour de Rufisque : un premier souffle

Je m’appelle Shula Ndiaye. Je suis née à Rufisque, cette ville côtière empreinte de mémoire et de traditions, à quelques encablures de Dakar.

Tout a commencé l'année de mes dix ans. Ce soir-là, dans la cour de notre grande maison familiale à Dangou Nord, je tenais compagnie à mon grand-père maternel, feu Ibrahima Gueye. Sa petite radio à transistor collée à l’oreille, il m’interrogeait sur l’école avant de me conter une histoire qui me faisait rire aux éclats.

Soudain, sans prévenir, une voix traversa l’espace et le temps. C’était Mahalia Jackson, puis John Lee Hooker, puis Aretha Franklin. Je ne comprenais pas l’anglais, mais leurs émotions, leurs joies et leurs douleurs, je les ai ressenties au plus profond de mon être.

« Mon grand-père, surpris par mon silence soudain, m’interpella :
— Rama, est-ce que ça va ?
— Oui grand-père, ça va très bien, répondis-je. »

Mais cette nuit-là, quelque chose avait définitivement basculé en moi. J’avais aimé cette musique au-delà des mots, et le désir d'embrasser ces voix ne m’a plus jamais quittée.

L'héritage d'une mère : L'érudition comme bouclier

Ma mère, Maye Gueye, n’a jamais eu la chance d’aller à l’école. Pourtant, c’est elle qui veillait sans relâche sur la réussite de nos études. Un jour, elle me donna ce conseil fondamental :

« Je sais que tu aimes la musique, mais sache qu’il te faut asseoir une base intellectuelle aussi. »

Cette phrase est devenue le pilier de ma vie. C’est grâce à elle que j’ai poursuivi mes études jusqu’à la Faculté des Lettres de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar. Ce parcours académique est devenu une véritable fenêtre sur le monde : il m’a ouvert la voie de la recherche sur notre patrimoine culturel, m’a armée pour défendre mes idées et mes œuvres, et m’a permis de porter ma voix en connaissance de cause.

En 2020, elle nous a quittés. Qu’Allah l’accueille dans Son infini paradis. Mais son esprit demeure vivant : dans chaque note que je chante, dans chaque projet que je façonne, et dans chaque artiste que j’accompagne. Je ne fais que prolonger son combat, avec ma voix, mes mains et mon cœur.

Ramatoulaye et le Picc Ramatou : Porter le bon augure

Mon nom complet est Ramatoulaye Ndiaye. De la racine arabe Rahma, Ramatoulaye signifie « la miséricorde ». Ce n’est pas un hasard si le Picc Ramatou — cet oiseau de bon augure qui bâtit son nid avec une persévérance inébranlable — m’accompagne comme un symbole depuis mes débuts.

Porter ce nom est une responsabilité : celle d’être une bénédiction et un vecteur d'espoir pour l’humanité. Je ne chante pas pour la seule lumière des projecteurs. Je chante pour semer la miséricorde, pour bâtir des ponts et faire de chaque note une main tendue vers l'autre.

Les grandes étapes de ma construction artistique

1. L’éveil auprès d'Ouza Diallo (1996)

À quinze ans, je fais la rencontre décisive de l'artiste engagé Ouza Diallo. Avec la bénédiction de ma famille, je rejoins sa formation pour apprendre la scène. Trois mois plus tard, je participe à son album Demb, marquant les esprits avec le titre « Yaye Ami » chanté en anglais. Propulsée sous le feu des projecteurs, je fais face au choc de la célébrité précoce. Fidèle à la promesse faite à ma mère, je me retire temporairement de la scène pour décrocher mon Baccalauréat.

2. L’école de l’ombre : Backing vocal et le Super Étoile (2000–2002)

Pendant cette période d'études, je continue à me former dans l'ombre en tant que choriste pour les plus grandes figures de la musique sénégalaise. Pendant deux ans et demi, j’ai le privilège d'évoluer aux côtés de Youssou N’Dour et du mythique Super Étoile de Dakar. Une immersion inestimable qui m’enseigne la rigueur du studio, la discipline de la scène et la puissance du collectif.

3. Engagements sociaux : Tundu Joor et Women United (2005–2007)

• Plaidoyer pour l'éducation : En 2005, dans le cadre du projet Tundu Joor de Plan Sénégal, je compose « Jangum Jigueen », un hymne vibrant pour la scolarisation des filles et un hommage vibrant à ma mère.

• L'union des cultures : De 2005 à 2007, je rejoins le collectif interculturel Women United Sénégal. Ensemble, à travers l'album Call of the Lioness et deux tournées internationales, nous faisons résonner la richesse de nos identités diverses à travers le monde.

4. L’envol solo : Shula Acoustic Tour et rayonnement international (2010)

Le 21 juin 2010, je lance le Shula Acoustic Tour sous le parrainage de la grande cantatrice Adja Khar Mbaye Madiaga. La même année, invitée au forum Encuentro con Mujeres que transforman el mundo en Espagne, je présente mon single « Jammi Reew ». C'est là que naît le fil rouge de mon engagement : « Paix et développement local : quelle place pour les femmes et les jeunes ? »

5. Reconnaissances et héritage (2015 – Présent)

Mon parcours a été jalonné de distinctions qui dépassent ma seule personne :

• 2015 : Honorée du titre de Gardienne des Valeurs par les dignitaires Lébou (EMAD) et désignée Artiste Pèlerin de l’île de Gorée sous la bénédiction du regretté Doudou Ndiaye Coumba Rose.

• 2017 : Prix du Leadership et de l’Entrepreneuriat Féminin (Jeader / ONU Femmes Sénégal).

• 2022 : Grand entretien accordé au Système des Nations Unies à Dakar sur l'engagement de la jeunesse.

• 2023 : Sélectionnée parmi les 54 femmes les plus influentes d’Afrique par le magazine Ceux qui font l’Afrique.

Philosophie : « Être, c’est agir »

Pour moi, chaque création musicale est un acte total. C'est un hommage à la tradition, un appel à la préservation de notre environnement et une affirmation d'indépendance. La forme et le fond, l’esthétique et l’éthique, ne peuvent être dissociés.

À l'image de l'album NEKINE, ma philosophie repose sur une conviction profonde :

« Être, c’est agir. Se transformer et évoluer pour transformer le monde autour de soi. »

Comme le Picc Ramatou, je continue de bâtir mon nid, brin après brin, note après note, au service de l'art, des femmes et de la transmission.

© Shula Ndiaye / Shula Music Events

09/08/2026

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